interview de Claude Allégre
ministre de l'Education nationale, de la Recherche et de la Technologie

" Internet dans toutes les écoles. c'est 0.3% de mon budget "




Claude Alegre, Ministre de l'éducation nationale.

Le point: Le programme gouvememental annoncé par Lionel Jospin amorce t-il la fin du retard francais ?

Claude Allègre: Quel retard ? La France n'est pas dans un état préhistorique. Avec Renater, elle dispose depuis longtemps du premier réseau inter-universitaire après les Etats-Unis, alors que les Allemands viennent juste d'achever le leur. La Bibliothèque de France est numérisée, Alcatel prépare le programme Sky-bridge, qui permettra dès 1998 de disposer d'un réseau radiotéléphonique par satellite. Dans le traitement de l'image et le traitement du son, nous sommes parmi les plus performants au monde.

Le point: L'Education nationale n'est pourtant pas trés en avance...

Claude Allègre: Tous les rectorats sont connectés à Internet, et les universitaires sont tous sur Internet depuis longtemps. Un nombre considérable d'initiatives ont été prises ici par des collectivités territoriales, là par un directeur d'école d'informatique. Et on s'aperçoit que plus d'un tiers des établissements sont bramchés. Qu'on cesse avec cette histoire de France au Moyen Age !

Le point: A quoi servira Intemet dans les écoles ?

Claude Allègre: Il faut apprendre à s'en servir. Mais l'essentiel, c'est l'intégration des nouvelles technologies dans un nouveau mode d'enseignement. Nous avons tous été éduqués, nous Français, avec l'idée que l'écrit, c'est le mode d'acquisition du savoir noble. Quand Piaget disait, en Suisse, que les enfants devaient jouer avec des cubes pour acquérir la vision tridimensionnelle. Les enseignants français ricanaient. Mais les Suisses disent que, s'ils ont les meilleurs architectes du monde, c'est parce qu'ils ont acquis depuis leur plus jeune âge une vision tridimensionnelle. L'écriture, I'apprentissage de la lecture doivent étre évocateurs d'images. Le grand défi des nouvelles technologies, c'est celui-là...


Le point: Comment financerez-vous cet effort ?

Claude Allègre: Le problème de la quincaillerie sera résolu très vite. Le budget de ce ministère est de 330 milliards de francs. Pour acheter un ordinateur par classe, il faut 8 milliards. Mais si je les loue, ce qui est le plus intelligent, c'est 1 milliard par an. 0,3 % de mon budget. Donc...

Le point: Si c'est si peu cher, pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt ?

Claude Allègre: Ce n'est pas mon problème. Ce que je crois, c'est que, pendant long temps, les enseignants ont eu la crainte d'etre remplacés par la technologie. Ils commencent à comprendre que la présence humaine est indispensable, et l'ordinateur et Internet seront des aides permettant aux élèves de mieux se former, éventuellement avec le soutien des emplois jeunes. Quand je vais annoncer mon souhait de voir la moitié du temps consacrée à la lecture, je ne pense pas seulement à B.A.-BA, mais à la lecture sur l'écran. Quelle meilleure motivation ? Si un enfant ne sait pas lire, il ne pourra pas jouer avec Internet.

Le point: Comment faire pour que tous les Francais, et pas seulement à l'école, puissent communiquer entre eux et avec le monde ?

Claude Allègre: Allons-y doucement. Combien de Français se servent du Minitel ? Pas tous. Le coup de génie, c'est l'invention de la souris. L'ordinateur n'est plus hostile, il est devenu conceptuel; "user friendly ", comme disent les Américains. Ce que les gens ne réalisent pas, c'est que, dans deux ou trois ans, ils pourront avoir un micro ordinateur pour une bouchée de pain. Il faut que l'ordinateur soit intégré dans les actes habituels. Le gros obstacle en France, c'est, paradoxalement, le Minitel. France Télécom gagne de l'argent avec, mais il faut passer à autre chose et ils traînent les pieds.

Le point: Concrètement, comment allez-vous procéder?

Claude Allègre: On va connecter tout le monde, toutes les écoles, tous les Iycées, tous les collèges. Chaque classe aura son adresse électronique et, dans les grandes classes, chaque élève. Ce que je souhaite, c'est que, partout où cela sera possible, la liaison se fasse par cible optique. Car je veux rentrer directement dans le multimédia, avec du son, des images, de très hauts débits et des connexions permanentes. Je veux en outre que naisse une industrie éducative, avec des PME-PMI qui fabriquent des logiciels ou des programmes télévisés éducatifs. La bataille du XXle siècle, c'est celle de l'intelligence. De la même manière que l'armée a fait naître à partir de pratiquement rien une industrie de l'armement, nous devons faire naître une industrie de l'éducation. On se prépare à lancer un appel d'offres pour permettre aux enseignants de monter des PMI. On n'a pas affaire à des Vikings aventureux, mais à des Français qui sont restés de ce côté-ci de l'Atlantique. Il faut les aider à prendre des risques. Et notre ambition, ce n'est pas de rattraper les autres, c'est de développer notre propre culture de l'information, une synthèse entre l'écrit et l'image qui innove en tenant compte de notre millénaire de culture.

(Propos receullis par jean Guisnel) extrait du point